Les saints de glace : qui sont-ils vraiment ?

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Statue de saint Servais et représentation du martyr de saint Pancrace.

 

LES ARCHIVES DU FIGARO - Nous sommes en pleine période des saints de glace. La tradition veut que la température accorde les honneurs du froid à ces célèbres personnages. Découvrons l'histoire de ces saints du haut Moyen-âge à travers un article paru dans nos colonnes en 1908.

Ils sont trois saints. On les rend coupables d'apporter du froid à la mi-mai. De nos jours, ces fameux saints de glace ne laissent aucun jardinier indifférent: prenez garde, attendez avant de planter tomates ou fleurs nous conseillent les experts!
Autrefois implorés pour protéger les plantations des agriculteurs et sourds à leur prière, semble-t-il, on les a soupçonnés d'être ceux qui font apparaitre les gelées tardives. Chacun a son propre dicton:
Saint Mamert: «Attention, le premier saint de glace, souvent tu en gardes la trace»
Saint Pancrace: «Saint Pancrace souvent apporte la glace» 
Saint Servais: «Avant saint Servais point d'été, après saint Servais plus de gelée». 
Aujourd'hui dans le calendrier point de trace de ces saints: ils sont remplacés par sainte Estelle, saint Achille et sainte Rolande. L'église catholique a souhaité abandonner ces saints liés aux inquiétudes agricoles, mais sur certains almanachs, on peut encore trouver les noms anciens associés aux plus récents.

Le Figaro en 1908 nous retrace la vie de ces saints et met également en avant les interprétations scientifiques. Ces dernières laissent un peu sceptique notre journaliste: rien ne vaut la croyance populaire empreinte de «modestie et de précieuse sagesse» face à la science qui «Elle, risque de pécher par trop d'assurance et d'orgueil». 


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Article paru dans Le Figaro du 16 mai 1908.

Les Saints de glace

Nous venons de passer, et sans trop nous en apercevoir, ces trois jours que la tradition populaire consacre aux saints de glace: ce sont les saints Mamert, Pancrace et Servais; ils occupent sur le calendrier les dates des 11, 12 et 13 mai. Les saint Mamert, Pancrace et Servais ont la réputation d'amener la froidure, en plein milieu du joli mois de mai; d'où le surnom qui leur fut infligé et qu'autrement ils ne méritaient pas. 

Mamert fut pieux et volontaire.

Mamert fut archevêque de Vienne à la fin du cinquième siècle. C'était un homme des plus énergiques. À propos de la consécration d'un évêque, il eut de graves difficultés avec Gondioc qui, paraît-il, était roi des Burgondes. Gondioc avait son idée; Mamert avait la sienne. Et Gondioc s'enorgueillissait de sa puissance mais, de son côté, Mamert ne renonçait pas volontiers à une décision qu'il avait prise. Il fallut réunir un concile; le concile donna raison à l'archevêque. On dit aussi que saint Mamert institua les rogations: les malheurs de la Gaule, en ce temps-là, rendirent fréquente l'occasion de ces prières publiques qui assemblaient dans un vœu commun des foules nombreuses. Ainsi Mamert fut pieux et volontaire. 

Servais nous apparaît comme un sage qui n'essaye pas d'aller à l'encontre de la fureur populaire.

Saint Servais, lui, était évêque de Tongres, après avoir été évêque de Troyes, cela une centaine d'années avant que saint Mamert occupât le siège de Vienne. Son histoire n'est pas très bien connue; ou, du moins, elle ne l'est pas d'une manière très certaine. Les hagiographes racontent que Servais eut, à plusieurs reprises, besoin de quitter son diocèse pour assister à des conciles. Et, par exemple, il prit part au concile de Rimini, où il défendit avec une vive éloquence la doctrine nicéenne. Seulement, lorsque après le concile de Rimini il revint à Tongres, les Tongriens se révoltèrent contre lui. La cause de cette rébellion n'est pas évidente: on ne sait pas s'il la faut chercher dans les doctrines ou ailleurs. Toujours est-il que Servais dut s'en aller. Il se retira d'abord à Utrecht, puis à Rome, puis à Worms, puis à Metz; et ensuite, quand il devina que le temps avait probablement arrangé les choses, il retourna, sans hâte aucune, à Tongres, où il ne fut pas mal accueilli. Ainsi, Servais nous apparaît comme un sage qui met à profit la durée et qui n'essaye pas d'aller à l'encontre de la fureur populaire. 

Les hagiographes ont orné la légende de saint Servais de mille traits qui ne sont pas tous extrêmement croyables; ils lui ont attribué, à la légère, la qualité de «parent de Jésus-Christ». Les critiques affirment qu'il y eut au moins deux personnages qui, dans l'Eglise ancienne, portèrent le nom de Servais: les anecdotes de l'un et de l'autre se seraient mêlées. Car ainsi procède la modeste pensée des multitudes; elle désire beaucoup de simplifier la complexe réalité: par exemple, il lui est commode d'attribuer à un seul personnage les aventures de plusieurs. 
On ne doit pas le regretter. C'est à cette manie paresseuse que se rattache, comme l'effet à la cause, l'épopée. Nous n'aurions pas d'épopées, autrement. [...] Et c'est ainsi, en outre, qu'elle a bien pu composer un saint Servais peu cohérent. 

Pancrace [...] on rapporte que c'est lui qui, le premier, subit le supplice de la décollation.

Et, quant à saint Pancrace, il y a deux saints de ce nom, mais assez dissemblables pour que la tradition ne les ait pas confondus. L'un fut envoyé par saint Pierre en Sicile comme évêque de Taormina, où il mourut martyr. Il est honoré le 3 avril, et il n'est pas un saint de glace. L'autre était un jeune homme plein de foi et plein de vaillance, un enfant. Il avait quatorze ans lorsque sévit la persécution de Dioclétien. Sa famille était chrétienne son aïeul, qui s'appelait Denis, fut mis aux fers. Pancrace, que Denis exhortait par la parole comme par l'exemple, affirma ses sentiments religieux et fut martyrisé: on rapporte que c'est lui qui, le premier, subit le supplice de la décollation. 

Voilà, brièvement résumée, l'histoire des trois saints de glace. On voit qu'ils n'ont rien fait, durant leur existence, qui les désignât à ce titre et les préparât à l'empire des soudaines et tardives froidures. C'est le hasard qui les a ainsi gratifiés d'une renommée imprévue, en dépit de leur admirable ferveur et malgré leur zèle tout autre.

Il est vrai qu'en général un certain abaissement de la température se produit au milieu de mai.

D'ailleurs, il est remarquable qu'assez souvent les 11, 12 et 13 mai sont parmi les jours les plus chauds de ce mois: ils n'ont pas été froids cette année. Mais il est vrai qu'en général un certain abaissement de la température se produit au milieu de mai. Les météorologistes expliquent cela, comme ils expliquent aussi tous les autres phénomènes atmosphériques. Il sont, on le sait, réponse à tout et, si leurs commentaires sont parfois aussi arbitraires que leurs pronostics sont hasardeux, du moins ne restent-ils jamais coi.

L'imagination populaire non plus ne reste jamais coi. Elle aussi, a réponse à tout. Il fait froid au milieu du joli mois de mai. Alors, elle dit: -Ce sont les saints de glace! Les météorologistes disent: C'est la lune rousse! Il y a peut-être quelque prudence à ne pas croire l'une de ces deux explications infiniment plus démonstrative que l'autre et à réserver autour des phénomènes un peu d'incertitude, une marge où noter des restrictions.

Les météorologistes disent: C'est la lune rousse!

Remarquons-le, la lune rousse devrait agir de la façon la plus rigoureuse. On ne conçoit pas qu'elle amène le froid une année, la chaleur une autre et qu'une autre année elle n'amène rien du tout. Elle a, cette savante lune rousse, des devoirs de régularité parfaite à remplir. Du moment que les météorologistes l'invoquent, il ne lui est pas permis de se montrer capricieuse quand on a l'honneur d'entrer dans la combinaison d'une théorie scientifique, on se doit à soi-même de ne pas suivre sa fantaisie particulière et on le doit aux membres de l'Institut qui vous sollicitent. Si la lune rousse amène le chaud ou n'amène rien du tout quand on a doctement démontré qu'elle devait amener le froid, qu'est-ce qu'on peut bien devenir!... L'imagination populaire ne souffre pas de tels embarras. Elle recourt aux saints Mamert, Pancrace et Servais. Elle les appelle saints de glace parce que, d'habitude, il fait plutôt froid aux jours de leurs fêtes. Mais elle admet à merveille que les saints Mamert, Pancrace et Servais ne soient pas les esclaves de cette habitude; elle admet à merveille qu'ils puissent une année changer de volonté. L'imagination populaire, n'ayant pas prétendu à des rigueurs scientifiques, est mieux à l'aise que les savants. Si un accident se produit dans le cours des prévisions et des probabilités. Elle trouve ici la récompense méritée de sa modestie et de sa précieuse sagesse. 

Dessin paru dans Le Journal Amusant du 3 mai 1924.

 

Les savants, si la lune rousse a trompé leur attente, ne s'avouent pas vaincus tout de suite. Ils se défendent comme ils peuvent. Ils disent que la lune rousse n'est qu'un élément dans le divers ensemble des phénomènes qui ont pour conséquence telle ou telle température; ils disent que tout cela est infiniment complexe et voire si complexe qu'on a grand'peine à s'y reconnaître. Bravo!... Mais, justement, cette complexité infinie dont le subtil détail fatigue nos esprits ou même échappe à notre entendement, c'est le mystère, c'est ce qu'il convient d'appeler mystère jusqu'au jour- qui ne viendra peut-être jamais- où la science aura- terminé victorieusement ses recherches. Eh! bien, s'il y a tant de mystère dans les événements d'ici-bas et si la pluie, le vent, l'arrivée de la neige, le froid, les belles soleillades, les splendides chaleurs n'ont pas dit à l'oreille des savants leur dernier mot, il y a une fine sagesse à considérer la nature sans arroganceLe sage ne fait pas trop de différence entre une explication météorologique par la lune rousse et le naïf témoignage des bonnes gens qui attribuent aux saints Mamert, Pancrace et Servais des volontés habituellement glaciales.

Ce fut un homme ingénieux, prompt à conclure, et ce fut un philosophe assez profond pourtant, ce villageoisqui le premier, un jour de mai, imagina d'appeler saints de glace l'ancien archevêque de Vienne, l'ancien évêque de Tongres et le petit-fils du vieillard Denis. Quand vécut- il et où, ce villageois attentif au retour de la froidure printanière? On ne le sait pas. On ne sait quel il fut. On ne sait rien de lui. Mais sa trouvaille lui a survécu; elle le méritait. Elle est charmante, circonspecte, pittoresque; et je crois qu'elle donne une bonne leçon, un profitable conseil à la science qui, elle, risque de pécher par trop d'assurance et d'orgueil. 

Par Patrice.