EDF joue la prolongation

Nicolas Stiel

Alors que le gouvernement réfl échit à une nouvelle date pour atteindre les 50 % de nucléaire, EDF s’invite dans le débat en suggérant de fermer la première centrale, hors Fessenheim, en 2029.

La fin du monopole n’y a rien changé. La sortie du CAC 40 non plus. Même perclus de dettes (70 milliards d’euros), EDF continue à agir en firme toute puissante. Quand il le juge nécessaire, l’électricien n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. Après des mois de discrétion depuis l’élection d’Emmanuel Macron, et alors que le gouvernement réfléchit à la manière de diminuer la part du nucléaire dans le mix électrique, EDF a soudain changé de registre : le 30 janvier, Philippe Sasseigne, directeur du parc nucléaire français, a lâché tout de go que, la centrale de Fessenheim mise à part, c’est « à partir de 2029 » qu’il faudrait fermer des réacteurs. Pas avant.

Un pavé dans la mare

Cette déclaration a suscité un tollé. C’est « un recul dangereux sur les engagements pris par la France », estime Europe Ecologie-Les Verts. « EDF prend ses rêves pour des réalités et prétend imposer ses vues », indique le Réseau Sortir du Nucléaire. « Il est temps que l’on soit dans une relation plus mature entre EDF et l’Etat, a averti le 2 février le secrétaire d’Etat à la Transition écologique et solidaire Sébastien Lecornu, visitant le futur EPR de Flamanville. Parfois, on parle d’EDF comme si c’était une entreprise dont l’Etat n’était pas actionnaire. Parfois, EDF s’adresse au gouvernement comme si son actionnaire n’était pas l’Etat. » EDF, un Etat dans l’Etat ? En lançant cette échéance lointaine de 2029, le groupe dirigé par Jean-Bernard Lévy jette un pavé dans la mare. Cette date n’a pas été choisie au hasard. Elle correspond à l’arrêt des premiers réacteurs de 900 mégawatts ayant atteint cinquante ans d’exploitation et au moment où les nouveaux EPR pourraient être lancés. Reste qu’il y a la loi de transition énergétique, qui stipule que la part du nucléaire doit passer de 75 à 50 % « à horizon 2025 ». En octobre, Nicolas Hulot a dit qu’il serait « diffi- cile » d’atteindre l’objectif, sauf à le faire « au détriment de nos objectifs climatiques ». Le délai a donc été repoussé. Mais pas aux calendes grecques. Ces derniers jours, le gouvernement planchait sur deux scénarios de RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, qui impliquent de fermer entre 9 et 16 réacteurs de 900 mégawatts d’ici à 2035. Dans cette hypothèse, EDF aura-t-il le temps de respecter l’échéance en commençant à fermer son premier réacteur en 2029 ? Le 22 janvier, lors de la présentation de ses voeux, le ministre de la Transition écologique et solidaire a dit qu’il regarderait le nombre de réacteurs qu’il faudra fermer et, que, « en fonction de ça, nous fixerons une nouvelle date ». A ce stade, l’ancien présentateur d’Ushuaïa ne pouvait en dire plus. Car c’est au moment des négociations sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) pour les périodes 2019-2023 et 2024- 2028, publiée en fin d’année, que le calendrier devrait être fixé.

Vaste chantier à 46 milliards

Un laps de temps trop long pour EDF. D’où la déclaration sur 2029 et la polémique qui s’ensuit. « La politique énergétique est une prérogative du gouvernement par définition, dit Sébastien Lecornu. Ce n’est pas une entreprise qui le fixe. »L’entreprise en question participe cependant au débat. Et entre Hulot et Macron, elle joue clairement la carte du second. Pendant la campagne présidentielle, le candidat d’En Marche ! avait repris l’antienne de François Hollande sur la diminution du nucléaire à 50 % à horizon 2025, tout en disant que l’atome est « une énergie d’avenir ». En décembre, lors de son entretien à France 2, Macron déclare qu’on ne peut fermer une centrale nucléaire et « la remplacer par du renouve-lable ». Et ajoute que, d’ici à la fin de son quinquennat, toutes les centrales à charbon seront arrêtées. « Là il y a un hic, note Franck Rabut, PDG de l’électricien NovaJoule. Fermer “en même temps” le thermique et le nucléaire, c’est difficile. » En bon tacticien, EDF s’est engouffré dans la brèche. Tout en indiquant qu’il se conformerait aux directives de la future PPE.

Depuis quatre ans, l’électricien s’est lancé dans un vaste chantier de 46 milliards d’euros appelé « grand carénage » dans l’optique de prolonger ses réacteurs d’au moins dix ans pour atteindre le cap du demi-siècle.

« Nous voulons de la visibilité, explique Philippe Sasseigne. Si nous devions arrêter des réacteurs en 2024-2025, la question se poserait sur la pertinence d’engager les travaux, car pour nous ce serait un coût échoué. » Comme d’habitude, EDF joue à fond la carte du nucléaire. Le parc est vieillissant et connaît des ratés (début 2017, un tiers des réacteurs étaient à l’arrêt). Mais son coût – 32 euros par mégawattheure, selon EDF – est bien inférieur à toutes les autres énergies et en premier lieu au nouveau nucléaire – 140 euros le MWh selon une étude de Capgemini (voir graphique ci-contre). « L’exploitation d’un réacteur rapporte plus de 100 millions d’euros par an », estime Franck Rabut. Et l’investissement dans la modernisation du parc reste, de loin, celui qui offre la meilleure rentabilité à l’électricien.

Nouvelle gamme de réacteurs

EDF s’accroche d’autant plus à son parc existant que la gamme suivante, celle des EPR, subit d’interminables retards et des surcoûts de plusieurs milliards d’euros. « Le problème d’EDF, c’est que s’ils ferment leurs réacteurs actuels ils n’ont plus rien à mettre à la place », note l’expert Pierre Radanne, président de l’association 4D (Dossiers et débats pour le développement durable). D’où l’intérêt pour l’électricien de se donner du temps afin de développer une nouvelle gamme de réacteurs (EPR NM, pour nouveaux modèles) mieux aboutis et moins chers.

En décembre, EDF avait annoncé le lancement d’un Plan solaire de 30 gigawatts entre 2020 et 2035. Un investissement de 25 milliards d’euros. « C’est un tournant, une nouvelle frontière », avait dit avec emphase Jean-Bernard Lévy. Le PDG avait toutefois précisé que cette « accélération décisive » ne se ferait pas au détriment du nucléaire. « On ne touchera pas un cheveu au grand carénage », avait-il alors prévenu. Le nucléaire, toujours le nucléaire. Pourtant, même au sein de la maison EDF, on doute : selon une enquête interne, moins d’un salarié sur deux a confiance dans l’avenir de l’atome. Une baisse de 10 points par rapport à 2016.

Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, et Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, le 11 décembre 2017, au siège du Medef. L’électricien pro te des atermoiements du gouvernement pour tenter d’imposer son calendrier de fermeture des centrales.  Sébastien Lecornu, à la centrale nucléaire de Fessenheim, le 20 janvier. « Ce n’est pas une entreprise qui fixe la politique énergétique », a déclaré le secrétaire d’Etat à la Transition écologique et solidaire.