LOIRE – RHÔNE

RHÔNE- LOIRE (1990)

 

En un frêle filet dévalant des alpages,

Suintement de glacier, ou larme de nuage,

D’une fonte perdue, rosée de pâturage,

En quelques gouttes d’eau commence le voyage.

 

Son père est l’océan, la montagne la mère,

De l’enfant naturel conçu dans les hauts lieus

Aux cimes dérobées, du domaine des dieux

Espaces vénérés, cis entre ciel et terre

 

Timide, malaisé, en son adolescence,

Il ne sera longtemps qu’un ruisseau de pâture,

Fluant, Marivaudant, caché, dans la verdure,

Livré en son parcours aux jeux de l’innocence.

 

Par tous temps en éveil, virant à chaque motte,

De rigoles en saignées, cascadant aux cailloux,

En éclaboussements dans les traces de loups,

Au nez des bouquetins, des chamois, des marmottes.

 

Mais une jouvencelle fraîchement native,

Enfantée comme lui sur les marches des cieux,

Elégante, gracile, sourdant à mille lieues,

Au mont Gerbier-de-Jonc déployait son eau vive.

 

Le« Rhône » fut son nom. Elle sera la « Loire ».

D’Auvergne s’en venant, lui des Alpes lointaines,

L’un vers l’autre traçant des passes incertaines,

Au temps infortunés de leur première histoire.

 

 

Il faut tant assembler pour générer un fleuve,

De rus en ruisselets, de ruisseaux en rivières,

Arroser maints pays, lors des contrées entières,

Allier les torrents, assembler les eaux neuves.

 

Se sont-ils entrevus de leurs lointaines cimes,

Par delà les sommets, les horizons brumeux?

A-t-elle imaginé un dénouement heureux ?

Un rendez-vous galant, une rencontre intime ?

 

Chimères, rêveries, fut-elle tant éprise,

Du vagabond musant à travers le Valais,

Tandis qu’elle flânait dans les monts du Velay,

Ne saurons-nous jamais si elle fut conquise.

 

Il s’en fallait de rien, que de simples coteaux,

Pour atteindre au bonheur et ne soit à l’encontre

Des amants convergeant vers leur point de rencontre,

Il n’en fallut que peu qu’ils unissent leurs eaux.

 

Mais les dieux incléments détournent leurs chemins,

Abandonnent leur sort, refusent leurs faveurs.

Confiant au hasard ses turpides erreurs.

Eclipsent leur étoile, entravent leur destin.

 

Flâneur il se distrait, se dérobe, musarde,

Dissipant sa candeur et ses rêves d’enfant

Dans les lascives eaux du grand lac indolent.

Elle attendra longtemps l’insouciant qui s’attarde.

 

Désormais détournés d’un amour misérable,

Ils traceront chacun leur différent parcours,

Jamais le même flux, jamais le même cours,

Lui son lit de galets, Elle son lit de sable.

 

 

 

Que n’a-t-elle emprunté le Giers ou la Brévenne.

Contourné le Pilat, passé le Vivarais,

Traversé Saint-Galmier, ou les monts du Lyonnais ?

Mais la Saône s’en vint et la place fut sienne.

 

Elle remonte au nord vers de doux paysages,

Il a choisi le sud, filant vers le midi.

Leurs malheureux espoirs s’envoleront ainsi,

Leurs eaux divergeront sur les points de partage.

 

Elle parvient enfin aux douceurs de la plaine,

Echappée des tourments où son torrent s‘apaise,

Où boivent les agneaux des prairies Bourbonnaises,

Où posent les oiseaux, où l’on file la laine.

 

Eclatante Vénus à Roanne, Nevers,

Tous charmes déployés de Briare à Jargeau,

Ses hanches modelées aux franges des coteaux,

Chauffent aux sables blonds, sur un lit découvert.

 

 

Guerrière, conquérante aux rives D’Orléans    

Elle exulte passant les marques souveraines

Des combats glorieux de Jeanne la lorraine

Survivances sacrées des guerres de cent ans

 

 

Prise aux enchantements des attraits Tourangeaux,

Elle se fait coquine aux confins de Sologne,

Abandonne en passant sa mise sans vergogne,

Et devient châtelaine au pays des châteaux.

 

 

 

 

Elle devient alors, la muse libertine

Des poètes d’antan : Joachin du Bellay,

De Charles d’Orléans, Ronsard et Rabelais,

Savourant avec eux la douceur angevine.

 

Le Rhône retrouvé dessinera sa voie.

Poursuivra son chemin, à travers la campagne

Oublieux esseulé, délaissant sa compagne,

En sa folle équipée dans les monts de Savoie.

 

De juras, en Isère, roulent ses fraîches eaux,

Prodigue, bienveillant pour le lac du Bourget,

Il prend de l’’importance aux passes du Bugey,

Offrant au long des bords des étapes aux oiseaux

 

Il est César entrant en sa ville de Lyon

Lui donne son ampleur, anime la cité

Apporte son génie, crée la prospérité,

Un commerce en ardeur, l’industrie en Passion

 

La Saône arrive alors et le fleuve au long cours

La reçoit dans son lit, l’emporte en son voyage

Adopte son courant, fait un beau mariage,

Liant toute leur vie, d’un éternel amour.

 

A travers la Provence, et la houle hérissée,

Il porte à contre vent, fidèle compagnon,

Les chansons de Vaison, les clameurs d’Avignon,

Marquant de son talent sa brillante odyssée.

 

Lors ils arriveront tous deux les bras ouverts.

Terme de l’épopée, fin de leur long parcours,

Où vivent patiemment leurs éternels amours

La Loire l’océan et le Rhône la mer.

 

 

 

Suis-je au Rhône déjà, suis-je encore de Loire ?

Elle a tant passé d’eau depuis qu’elle était mienne.

Fervent du fleuve Roi, j’aimerais que revienne

Loire, ton souvenir brûlant en ma mémoire.

 

Dans mes amours perdus, désespéré, souffrant,

Livré au triste sort, pleurant à mes déveines,

Je promettais alors de lui ouvrir mes veines,

Et de mêler mon sang au fil de son courant.

 

Restent ces quelques mots de ma plume d’enfant,

Ces mots encore vivants, pêchés dans son courant.

« Ma Loire paresseuse, coule nonchalamment,

Comme une fille heureuse, qui s’endort en rêvant ».

 

 

Serge Fouqueau