Le français Technip se marie et déménage à Londres

 

C'est un nouveau fleuron tricolore qui s'apprête à quitter la France. Technip a annoncé jeudi sa fusion avec l'américain FMC Technologies pour créer un leader mondial des activités parapétrolières, dans un secteur affaibli par le faible cours du baril. Si le nouvel ensemble, qui pèsera 20 milliards de dollars de chiffres d'affaires, gardera des sièges opérationnels à Paris et à Houston, au Texas, leur siège social sera installé à Londres.

Le nouveau groupe réalisera 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Domicilié à Londres, il conservera des centres de décision en France.

 

C'est un nouveau fleuron de l'industrie française qui s'apprête à passer sous pavillon étranger. Le groupe de services pétroliers Technip a annoncé sa fusion avec l'américain FMC Technologies, leader mondial des systèmes sous-marins pour la production de pétrole et de gaz (têtes de puits, pompes, traitement des hydrocarbures). Baptisé « TechnipFMC », le nouvel ensemble, qui pèsera 20 milliards de dollars de chiffre d'affaires avec 49.000 salariés dans le monde, sera domicilié à Londres, tout en conservant deux sièges opérationnels, à Paris et à Houston.

Thierry Pilenko, actuel PDG de Technip, deviendra président exécutif tandis que Doug Pferdehirt, actuel directeur des opérations de FMC, prendra la direction opérationnelle du groupe. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, ayant tous deux travaillé chez Schlumberger.

 

 

Un premier pas dès 2015

 

« Nous avions une vision stratégique commune très forte, et un premier partenariat très réussi au sein de notre coentreprise Forsys Subsea. Nous sommes convaincus qu'aller plus loin nous permettra de créer encore plus de valeur », ont expliqué les deux hommes lors d'une conférence de presse jeudi à Paris. Technip et FMC avaient créé cette coentreprise à 50/50 en mars 2015, afin de travailler ensemble sur la ­conception des systèmes sous-marins.

Technip est leader mondial des pipelines sous-marins, rigides ou flexibles, ainsi que des ombilicaux, ces assemblages de câbles électriques, de canalisations hydrauliques et de fibres optiques utilisés pour contrôler les installations. Travailler en amont avec FMC lui permet de simplifier les systèmes, de réduire les allers-retours, et d'économiser ainsi jusqu'à 30 % du coût du système.

« Cette fusion a beaucoup de sens industriel », estime Baptiste Lebacq, analyste financier chez Natixis. « Permettant de proposer des offres globales, elle répond à la demande des clients qui veulent limiter le nombre d'interlocuteurs. » Un atout d'autant plus important dans l'environnement actuel, alors que la chute des cours du baril a conduit les groupes pétroliers à réduire leurs coûts et à mettre une pression terrible sur leurs fournisseurs.

 

 

Synergies de coûts

 

Technip et FMC espèrent ainsi que leur rapprochement leur permettra de remporter de nouveaux contrats. En attendant, ils misent sur des synergies de coûts, qu'ils estiment à 400 millions de dollars par an dès 2019 (et 200 millions dès 2018) - en plus des efforts d'économies déjà annoncés par les deux entités. Un montant que Baptiste Lebacq juge toutefois ambitieux. « Il s'agit de gagner sur les achats, les infrastructures », a expliqué Doug Pferdehirt. A priori, l'impact sur les effectifs sera limité. « Nos deux groupes sont très complémentaires, il n'y a pas de recoupements dans nos activités. Seules les fonctions support seront touchées », a précisé Thierry Pilenko.

Les deux dirigeants ont beaucoup insisté sur l'équilibre de l'opération. Les anciens actionnaires de Technip recevront deux actions du nouvel ensemble pour une action, tandis que chaque action FMC donnera droit à une action du nouvel ensemble.

 

Finalisation début 2017

 

A l'issue de l'opération, dont la finalisation est prévue début 2017, les anciens actionnaires de Technip détiendront environ 51 % de TechnipFMC. Mais chacun des deux groupes nommera 7 administrateurs. Bpifrance et IFP EN, qui détiennent à eux deux 7,5 % de Technip (et 13,6 % des droits de vote), soutiennent l'opération.

Même si le chiffre d'affaires et le nombre de salariés de Technip sont aujourd'hui deux fois plus gros que ceux de FMC, la valorisation des deux groupes est sensiblement équivalente. « Cela s'explique par la marge plus faible de Technip, qui est présent dans d'autres activités moins rentables que les systèmes sous-marins (plates-formes en mer, infrastructures terrestre) », indique ­un analyste financier.

Les postes de management seront de même bien répartis entre les anciens des deux groupes. La France conservera les sièges de trois des cinq futures divisions, ainsi que la direction de la recherche-développement. Technip était conseillé par Goldman Sachs et Rothschild, et FMC par Evercore et Société Générale.

 

 

La fusion entre Technip et l’américain FMC intervient dans un contexte de forte chute des prix du pétrole.

 

La fusion de Technip et FMC Technologies intervient dans un secteur des services pétroliers soumis à rude épreuve depuis deux ans. Alors que le prix du baril a chuté de 110 dollars en juin 2014, à environ 50 dollars aujourd'hui (et même sous la barre des 30 dollars en janvier), les compagnies pétrolières ont drastiquement réduit leurs investissements et mis la pression sur leurs fournisseurs pour qu'ils réduisent leurs prix. « Les pétroliers veulent être rentables même avec un baril à 50 ou 60 dollars », rappellent Charles-Eduard van Rossum et Robin Rousseau, chez Goldman Sachs.

Les groupes parapétroliers souffrent et ont dû s'engager dans des programmes de restructurations parfois drastiques et douloureux. En France, Vallourec et CGG en ont fait les frais. Technip a mieux résisté car il est plus diversifié, mais il n'a pas échappé à la suppression de 6.000 postes, soit 15 % de ses effectifs.

 

L'échec de la fusion Halliburton-Baker Hughes

 

Le rapprochement annoncé jeudi permettra à TechnipFMC de dégager des synergies de coûts de 400 millions d'euros par an dès 2019, espèrent ses futurs dirigeants. Mais il répond aussi à un véritable objectif stratégique, permettant aux deux groupes très complémentaires d'élargir leur offre vis-à-vis de leurs clients. Le groupe dirigé par Thierry Pilenko avait déjà essayé, fin 2014, de prendre le contrôle de CGG pour 1,5 milliard d'euros, avec exactement la même idée d'élargir son portefeuille de solutions. Mais les dirigeants de CGG s'étaient opposés à l'opération, qui avait capoté.

C'est exactement dans la même optique que le numéro un du secteur, le franco-américain Schlumberger a racheté en août dernier le groupe Cameron pour 14,8 milliards de dollars. Le premier est spécialisé dans les technologies de forage et de construction de plates-formes, tandis que le second fabrique notamment des vannes et des systèmes de contrôle des flux. « Il s'agit d'une opération offensive, permettant à Schlumberger de se diversifier », décrypte un banquier d'affaires.

A l'inverse, la fusion Halliburton-Baker Hughes, numéros deux et trois du secteur, annoncée fin 2014 et qui vient d'être abandonnée, était purement défensive. « Cet échec montre les limites de ce type de fusion "verticale", justifiée essentiellement par les réductions de capacités et les économies de coûts. Au final, personne n'en voulait : ni les salariés, ni les clients, ni enfin les autorités », explique ce même banquier. De fait, les autorités de la concurrence, aux Etats-Unis et en Europe, avaient vivement critiqué l'opération, et le département de la Justice américain avait fini par ouvrir une enquête.

 

 

 

L’installation du nouveau groupe parapétrolier Technip-FMC à Londres succède à la perte des sièges sociaux d’autres fleurons tricolores comme Lafarge, Alcatel-Lucent ou Alstom.

 

C'est une décision qui a de quoi frapper les esprits. A l'occasion de l'annonce de son rapprochement avec le texan FMC Technologies, le français Technip a décidé d'installer son siège social en Grande-Bretagne. Un choix qui marque un nouveau départ pour l'étranger d'une entreprise du CAC 40 après celui de Lafarge, marié au suisse Holcim, ou d'Alcatel-Lucent avalé par Nokia. « Il fallait un territoire neutre pour les deux entreprises, et nous avions déjà une coentreprise basée à Londres », a justifié le PDG de Technip, Thierry Pilenko.

 

« Des raisons industrielles »

 

Le groupe parapétrolier s'est défendu d'une quelconque ­contingence fiscale en la matière. Le fait d'installer le siège a Londres n'aura « pas d'impact » sur la base fiscale du groupe en France ou ailleurs, car « on paie nos impôts dans les pays où l'on travaille ». « Ce n'est pas quelque chose que nous avons construit pour des raisons fiscales, mais pour des raisons industrielles », a souligné Thierry Pilenko.

« Pour les Américains, Londres est important. C'est une porte d'entrée naturelle en Europe à leurs yeux », convient Alain Trannoy, directeur d'étude de l'EHESS et co-auteur avec Farid Toubal, d'une étude sur l'attractivité de la France pour le Conseil d'analyse économique. Mais il souligne que l'argument fiscal est très souvent décisif pour le sièges sociaux. Qui plus est, Londres a annoncé que son taux d'imposition maximum sur les sociétés allait tomber à 18 % en 2020, contre 38 % en France.

 

Situation rare pour bpifrance

 

Autre élément marquant, bpifrance se retrouve désormais actionnaire d'un groupe dont le siège social est à l'étranger. Une situation assez rare pour un organisme dont l'objectif est d'accompagner sur le long terme des entreprises hexagonales, même si il est déjà présent au capital de Constellium, dont le siège social est, lui aussi, aux Pays-Bas. « Nous avons été très attentifs à ce que le nouveau groupe issu de Technip et FMC conserve un ancrage français important, ce qui est bien le cas avec des centres de décisions, des installations industrielles, et le siège de la R&D qui resteront basés en France », se défend Bertrand Finet, directeur exécutif de bpifrance.

Dans les faits, plusieurs entreprises du CAC 40 ont d'ores et déjà leur siège social à l'étranger comme Solvay (Belgique) ou Airbus (Pays-Bas). La première parce qu'elle est belge d'origine et qu'elle a mis la main sur Rhodia. Et la seconde parce qu'elle entend bénéficier des facilités offertes par la législation locale pour les holdings. Mais après le rachat de Lafarge par Holcim, des activités énergétiques d'Alstom par General Electric ou d'Alcatel-Lucent par Nokia, la décision de Technip d'installer le siège social du nouvel ensemble à Londres suscite forcément des inquiétudes.

 

Recul de la France

 

Dans une étude parue fin avril sur l'attractivité de la France pour les entreprises, le Conseil d'analyse économique a constaté sur trente ans une très nette érosion de la part de l'Hexagone au profit de l'Allemagne et de la Belgique, dans les centres de décision, c'est-à-dire les sites accueillant des fonctions stratégiques. En 1980, la France était le pays d'Europe qui en accueillait le plus (20,5 % du total). En 2012, elle avait chuté en quatrième position (16,8 %).

Peut-on changer la donne ? Les auteurs estiment irréalistes d'engager une bataille sur la localisation des sièges sociaux. « Abaisser radicalement la fiscalité des entreprises pour attirer des sièges entraînerait un manque à gagner important pour des gains limités en termes d'emplois et d'activité. » En revanche, la France a encore une carte à jouer sur les centres de décision au sens large, en développant des pôles universitaires d'excellence mondiale et en assurant une stabilité fiscale pour les cadres à hauts revenus. Le tout afin de limiter l'hémorragie.